Toulouse au rythme de machines mythologiques géantes

Vendredi 1er novembre après-midi. Un minotaure géant trône devant le Capitole. Du taureau, il a la tête avec de belles cornes et le bas du corps, le reste de sa cuirasse, son buste et ses bras, au milieu, est humain. On dit qu’il pèse 47 tonnes.

Le minotaure posté devant le Capitole, Prologue, L’apparition, Le gardien du temple. Photo : Isabelle Artus

Voilà pourquoi tant de toulousains et d’occitans des régions environnantes déambulent en masse de rues en rues ce jeudi, tous venus découvrir la bête mythologique dont on parle beaucoup ici dernièrement et sa comparse Ariane l’araignée, posée toutes pattes dehors sur le toit de l’hôtel Dieu Saint-Jacques grâce à d’énormes grues.

Jeudi 1er novembre, 18 heures, prologue de l’oeuvre « Les gardiens du temple » de François Delarozière et la compagnie La Machine avant l’acte I, Le réveil d’Ariane, vendredi 2 novembre . Photo : Isabelle Artus
L’araignée Ariane est descendue lentement du toit, hissée par d’immenses grues. Elle tissera le fil qui guidera le minotaure. Photo : Isabelle Artus

Ce spectacle gigantesque rappelle les grosses machines de la compagnie Royal de luxe installée à Nantes dans les années 90 dont la marque de fabrique était la démesure, le détournement d’objets, le réinvestissement de l’espace public et une belle dose de poésie.

Au Capitole, nous en sommes au prologue de l’événement en quatre actes « Le gardien du temple » de François Delarozière et la compagnie La Machine. L’histoire se déroule sur trois jours, elle est empreinte de mythologie grecque et d’une inscription étrusque retrouvée dans des fouilles en 1993 place Esquirol que l’on peut interpréter ainsi, nous renseigne le site web de la troupe La Machine :    « Toulouse marquée par l’or, le feu, le sang et l’eau, verra son temple disparaître. Son gardien enfoui sous terre restera. Quand le jour se lèvera sur le temple enfin découvert, cinquante équinoxes lui seront nécessaires pour revenir à la vie. Protecteur de la cité, il renaîtra par les eaux du fleuve à la faveur de la nouvelle Lune bleue. Errant à la recherche du temple, perdu au cœur du labyrinthe, seule Ariane métamorphosée le guidera vers sa nouvelle demeure. »

« Le gardien du temple », le minotaure et l’araignée annoncent l’ouverture prochaine de la Halle de La Machine dans le quartier de Montaudran à Toulouse dont l’inauguration aura lieu du 9 au 11 novembre 2018.

Un conseil d’amie : ce week-end, apportez vos jumelles pour bien voir les détails d’où que vous soyez !

Le minotaure de François Delarozière et la compagnie La Machine garde la place du capitole ce jeudi soir. Photo : I.Artus

Isabelle Artus


POUR ALLER PLUS LOIN :

« Les gardiens du temple », site de la Cie La Machine 

Découvrir la compagnie La Machine

Les arts s’emparent de la rue à Châtillon

Le 17e festival des arts dans la rue de Châtillon s’est déployé dans toute la ville le temps du week-end des 27 et 28 septembre. Plus de vingt compagnies aux propositions artistiques très singulières se sont produites. Retour sur impressions de spectacles.

Attention, convoi exceptionnel ! En montant la rue de la gare bien pentue qui mène au cœur de la vieille ville, un long camion descendant au pas m’interpelle. Dedans, sont assis des spectateurs sur des gradins. Ils regardent devant eux trois comédiens qui marchent en leur parlant. C’est la compagnie KTHA et son « Juste avant que tu ouvres les yeux », road movie décalé qui pique la curiosité. Le spectacle est archi complet me dira t’on. Dommage mais bon présage !

L'illustre faille Burattini lors de son spectacle "Le jabberwock, oiseau migrateur", le 28 septembre à Châtillon. Crédits photo : Isabelle Artus
L’illustre famille Burattini lors de son spectacle « Le jabberwock, oiseau migrateur », le 28 septembre 2014 à Châtillon. Crédits photo : Isabelle Artus

J’avais hâte de découvrir « L’illustre famille Burattini », le duo d’un fils et son improbable vieille mère évoluant dans leur belle baraque foraine d’antan. Il fallait juste trouver le point 14 au parc Henri Matisse car à chaque compagnie correspondait un numéro de lieu où la trouver. Buratt, le fils, baratine, bonimente, jongle avec les farces, il fait rire les petits et sourire les grands. La foule afflue.

Buratt, sur la scène de sa magnifique baraque foraine, cherche son incroyable vieille mère dans l'assistance, drôle de partenaire et partenaire drôle du duo Burattini.  Crédits photo : Isabelle Artus
Buratt, sur la scène de sa magnifique baraque foraine, cherche son incroyable vieille mère dans l’assistance, drôle de partenaire et partenaire drôle du duo Burattini. Crédits photo : Isabelle Artus

La vieille « maman » était bien là –mais où ?- parmi les spectateurs sur les bancs et si âgée et si petite qu’on ne la voit pas. « Tu entend maman ? », « Mais bien sûr, qu’est ce tu crois ! » répond elle avec vivacité, « Ben, c’est qu’elle est très sourde… », confie Buratt tout bas au public. Puis la vieille mère se lève et nous découvrons un personnage de composition grimé, courbé, boitillant. Un pas de deux burlesque avec son présumé fils s’instaurera tout au long du spectacle.

Une halte au cours de la déambulation de la compagnie Entre chien et loup "Véréna Velvet". Crédits photo : Isabelle Artus
Une halte au cours de la déambulation de la compagnie Entre chien et loup « Véréna Velvet ».
Crédits photo : Isabelle Artus

Avec « Véréna Velvet » la compagnie « Entre chien et loup » invite à une déambulation dans la ville de Chatillon, un casque sur les oreilles, à travers un parcours fléché rose et rouge. S’appuyant sur une bande son très travaillée, parfois en stéréophonie, une fiction mêlant deux destins de femmes, une jeune et l’autre âgée, nous embarque dans leurs pas et les différents moments de leurs vies.

Un peu plus loin dans la déambulation "Véréna Velvet" de la compagnie Entre chien et loup. Crédits photo : Isabelle Artus
Un peu plus loin dans la déambulation « Véréna Velvet » de la compagnie Entre chien et loup.
Crédits photo : Isabelle Artus

Pendant une heure environ, leur histoire sonore, parfois synchrone avec les lieux que l’on traverse, la route, le parc, l’église, la maison de retraite, nous accompagne. Une autre dimension de la réalité s’ouvre alors à nous, celle du mélange des lieux où l’on chemine, parfois insolites, avec la fiction que l’on écoute. Une surprise attendra le public à l’arrivée du parcours.

Une comédienne, un peintre et un musicien, le trio de la compagnie "Les arts oseurs" présentait "Livret de famille". Crédits photo : Isabelle Artus
Une comédienne, un peintre et un musicien, le trio de la compagnie « Les arts oseurs » présentait « Livret de famille ».
Crédits photo : Isabelle Artus

Repartie à la recherche des acrobates japonais Gabez, je tombe près de l’église sur « Les arts oseurs ». Une comédienne déclame « Livret de famille », une adaptation des textes de Magyd Cherfi, chanteur-parolier du groupe Zebda. Derrière elle, un peintre démarre une gigantesque toile. Petit à petit, au pinceau bleu, un visage apparaît, puis ses traits se précisent à coup de brosse, de jaune, d’orange. Un accordéoniste apporte encore plus de profondeur et de dramatique à cette pièce qui sera très applaudie.

Les acrobates farceurs de la compagnie japonaise Gabez. Crédits photo : Isabelle Artus
Les acrobates farceurs de la compagnie japonaise Gabez.
Crédits photo : Isabelle Artus

Le tandem japonais Gabez va bientôt arriver sur la place de la mairie, devant l’église. Ces garçons rusés et drôles vont enchaîner à un rythme très soutenu mimes, sauts périlleux, farces, duels d’art martiaux et improvisations avec le public, avec une grande maîtrise. Le public adore. Les enfants se presseront à la fin pour se photographier avec eux. Une belle surprise qui fermera ce festival car il se fait déjà tard, le temps a passé si vite et il y avait tant à voir.

Dernier spectacle du festival des arts de la rue à Chatillon, les acrobates nippons Gabez. Crédits photo : Isabelle Artus
Dernier spectacle du festival des arts de la rue à Chatillon, les acrobates nippons Gabez.
Crédits photo : Isabelle Artus

Isabelle Artus  Site du théâtre Chatillon

Rencontre avec des artistes de théâtre de rue

La compagnie Annibal et les éléphants et le collectif Bonheur Intérieur Brut

Chose promise, chose due. Culturepositive avait annoncé partir à la rencontre d’artistes et de leurs univers, c’est le cas cette semaine, à l’occasion du 4e festival des arts de la rue et du cirque de La Défense, appelé aussi La Défense Tour Circus 2014.

Pendant trois jours, du 4 au 6 septembre, une vingtaine de compagnies de rues s’est produite sur le grand plateau minéral d’un des principaux spots du business européen. Contraste frappant et vivifiant.

Véronique, la programmatrice de l’événement est enthousiasmée par le lieu : « C’est une fantastique scène en plein air, immense », d’ailleurs, elle circule en trottinette sur l’Esplanade et a du créer « un parcours numéroté pour s’y retrouver ».

Comment a-t-elle choisi les troupes ? « Le choix du tonnage s’imposait », précise t-elle. Ensuite, c’était selon ses coups de cœur et quelques compagnies qui plaisent au public, « il faut aussi s’ouvrir à ça » ; mais allez voir le collectif Bonheur Intérieur Brut, il jouent en ce moment !

Le collectif Bonheur Intérieur Brut dans sa déambulation « Courage restons », La Défense Tour Circus 2014 .
Le collectif Bonheur Intérieur Brut dans sa déambulation « Courage restons », La Défense Tour Circus 2014 .

Avec un nom de compagnie pareil, on pouvait s’attendre à de la profondeur. « Courage restons » est un spectacle sur les peurs que nous vivons, qui nous bloquent, nous paralysent même, nous empêchent d’être heureux.

Cinq comédiens composent ce collectif Bonheur Intérieur Brut. Chacun porte avec lui un carré rigide fait de planches de bois ouvert sur le haut et le bas. Au début, on ne voit pas leurs visages, cachés par cet accessoire qui semble refléter leur enfermement. Ils s’y glissent dedans, ils ne peuvent s’en détacher. Est-ce un choix ? Que leur arrive t-il ?

Puis, ils interagissent, se frottent, s’évitent, se passent à côté, se plaisent, se tournent autour, s’aiment, s’embrassent, se repoussent, se détestent, vont et viennent. Fragments du quotidien. Ensuite, un par un, ils déroulent leur propre histoire.

Une amoureuse qui peine à dire « Je t’aime » et plein d’autres histoires fortes de la vie ordinaire.

Frédéric Fort, monsieur loyal du théâtre forain Annibal et ses Eléphants.
Frédéric Fort, monsieur loyal du théâtre forain Annibal et ses Eléphants.

Frédéric Fort est un être à part. Il vit à la manière de Molière au XVIIe siècle, se déplaçant de villes en villages avec la troupe de son théâtre forain « Annibal et les éléphants » qu’il dirige.

Nous faisons de la « comédie grandiose, du théâtre sociologico burlesque », explique t-il, « de la pantomime blanche et du muet, mais laissez-moi vous conter l’histoire fondatrice de la famille du cirque Annibal, sept générations vous savez ! », précise t-il malicieux. Avec lui, on ne sait jamais quand il dit la vérité.

Trois auteurs et acteurs, deux metteurs en scène, des camions, une scène, des rideaux de velours rouge et quelques gradins, le reste du public s’asseyant par terre, voici le dispositif scénique et les présentations faites.

Les lieux où ils plantent leurs décors sont souvent improbables ; sous les nuages, tout en haut des montagnes pyrénéennes, au Plateau de Beille, pour le festival de grands Chemins en 2010 ou récemment celui du Tour Circus à La Défense, entre les tours en acier et en béton. Anachronique, décalé et vivifiant.

Frédéric Fort a été pris par l’engouement du théâtre de rue des années 80. Après des débuts « à la manche et au noir », il s’est professionnalisé avec le festival international d’Aurillac, une référence en la matière.

Un bon bout de carrière après, il incarne monsieur Loyal sur l’Esplanade de la Défense, avec son compère Roger Cabot, dans trois histoires abracadabrantes : « La bête », « Le film du dimanche soir » et une adaptation défrisante des « Misérables ». Dans la première, une bête foraine est exhibée, qui devrait être un monstre mais qui s’avère bourrée de talent.

Le public se presse pour écouter. Dans un débit incessant, citant tantôt Shakespeare, tantôt Feydeau, La Fontaine, le général de Gaulle ou sa gardienne, Monsieur loyal interpelle un « baron » récalcitrant, c’est à dire un faux spectateur, dans le jargon, et troisième larron de l’équipe.

« Le rire, c’est vraiment une mécanique », avoue-il. Peu d’impros ici, « Un spectacle très calé », ajoute t-il. Ici, on joue et on se joue de tout, on aime amuser et voir le public étonné, ahuri, émerveillé ou l’entendre éclater de rire. « Nous lui promettons monts et merveilles et nous l’emmenons ailleurs », mais, « ne dévoilez-pas tout », me dit-il, « sinon, c’est foutu ! 

La compagnie Yann Lheureux.
La compagnie Yann Lheureux.

Texte et photos : Isabelle Artus.