Haro sur les néonicotinoïdes, ces pesticides tueurs d’abeilles

Pollinisation.
Pollinisation. Crédits photo : Isabelle Artus

« Néonicotinoïdes » : ce mot complexe cache des neurotoxiques responsables de la disparition de colonies d’abeilles. Le forum « Pour l’interdiction des néonicotinoïdes », organisé le 24 juin dernier par les députés socialistes Delphine Batho, Gérard Bapt et Jean-Paul Chanteguet, aussi président de la Commission du Développement durable de l’Assemblée nationale, appelait les sénateurs et les députés à se mobiliser. Cet article reprend les temps forts du forum.

Un amendement au projet de loi sur la biodiversité, concernant les néonicotinoïdes, a été adopté dernièrement par les députés. Il prévoit de les interdire en France dès janvier 2016. Le débat doit continuer au Sénat dans les semaines à venir. « La bataille n’est pas gagnée tant que le processus législatif n’est pas achevé», lançait Jean-Paul Chanteguet, ouvrant le forum.

Les avis s’opposent concernant les néonicotinoïdes. D’un côté les protecteurs de l’environnement et de la biodiversité qui appellent à son interdiction. De l’autre, des industriels et des politiques qui estiment que le moment n’est pas venu pour les interdire, la filière n’ étant pas préparée à ce changement. Cela mettrait l’économie en péril, selon eux. Il y a aussi ceux, comme la commission des affaires économiques, qui renvoient l’arbitration à l’Europe, argumentant que, selon le droit européen : « la compétence en matière d’approbation des substances relève de la Commission européenne ».

Dix sept éminents intervenants étaient réunis au forum « Pour l’interdiction des néonicotinoïdes » autour de trois tables-rondes, allant d’apiculteurs aux scientifiques, de Greenpeace à la LPO et au WWF, de syndicalistes, au pharmacien et au médecin…

Une toxicité aigüe

Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS et membre de la task force internationale sur les pesticides systémiques, un groupement de chercheurs indépendants volontaires, présente les néonicotinoïdes : « Utilisés en agriculture pour plus d’une centaine d’usage, dans plus d’une centaine de pays, pour les fruits, les céréales, les légumes, la foresterie, le bétail et les animaux domestiques. Depuis les années 90, leur vente augmente. En France, on constate que l’un des quatre néonicotinoïdes utilisés est plus de 7000 fois plus toxique pour les abeilles que le DDT, alors que les quantités à l’hectare sont seulement deux à six fois inférieures, précise le chercheur. La survie de l’espèce est compromise (…), précise le chercheur.

Au niveau de l’écosystème, les néonicotinoïdes contaminent surtout les sols, jusqu’à plusieurs années, les eaux de surface et les eaux profondes, par transfert. Tous les compartiments de la nature sont atteints, poursuit-il, exposant un très grand nombre d’espèces non-ciblées. La situation est alarmante pour les invertébrés aquatiques. Une étude a montré qu’aux Pays-Bas, les oiseaux communs comme les passereaux, les hirondelles, les grives, sont en déclin rapide à cause de la contamination par l’eau de surface.

Le tout récent rapport de l’EASAC, European Sciences Advisory Council, confirme nos conclusions sur les effets des néonicotinoïdes sur la biodiversité et les services écosystémiques nécessaires à l’agriculture, ajoute le scientifique qui termine son exposé résumant : Les néonicotinoïdes constituent une cause majeure de la perte des pollinisateurs et compromettent la stabilité de l’écosystème. Ils constituent aussi une menace sur la sécurité alimentaire en terme de quantité à produire et de contamination de la nourriture. L’utilisation présente des néonicotinoïdes n’est pas durable, conclue t-il. Si vous voulez sauver les abeilles, il va falloir arrêter d’empoisonner nos campagnes ! », exhorte Jean-Marc Bonmatin.

L’abeille est une sentinelle

Pour l’apiculteur de Vendée Franck Aletru, la France figurait « parmi les premiers producteurs de miel » avant l’apparition de nouveaux produits dans les années 90 et leur autorisation de mise sur le marché (AMM).

Gilles Lanio, président de l’UNAF, l’Union Nationale de l‘Apiculture Française et apiculteur, témoigne de « l’effondrement d’environ 30 % des colonies depuis quelques temps », ce qui « met en péril » son métier. L’abeille est une sentinelle, ajoute t- il. C’est tout notre environnement qui est en train de s’écrouler. »

 Joël Schiro, du SPMF, le syndicat des producteurs de miel de France, parle de « stupéfiante catastrophe écologique » et pose la question : « comment faire pour protéger efficacement les cultures sans impacter les pollinisateurs ? »

« Travailler avec la terre et pas contre elle » 

 Laurence Abeille, députée du Val-de-Marne, ajoute : « c’est du changement du modèle agricole dont il est question. » Dans la salle, le représentant de la Confédération paysanne intervient : « Le paysan doit travailler avec la terre et pas contre elle » et demande à revoir la destination des fonds de la PAC.

Le Dr Lorenzo Furlan, de son côté, préconise la méthode de lutte intégrée et l’application de la directive 128 dans tous les états membres européens. Elle instaure « un cadre d’action communautaire pour parvenir à une utilisation des pesticides compatible avec le développement durable. »

Le Pr. Marco Lopesani, coordinateur du programme de surveillance et de recherche en apiculture APENET, témoigne de « la perturbation de la capacité des abeilles à reconnaître une odeur et de nombreuses autres dysfonctionnements de l’insecte pollinisateur. »

« On a besoin de mesures immédiates »

« Il faut exiger la réévaluation des néonicotinoïdes sans attendre », déclare Philippe Juvin, pharmacien expert des règlementations chimiques européennes qui réclame plus de transparence. Pour Bertrand Pancher, il s’agit d’un « défi environnemental et démocratique. » Puis, évoquant son père éleveur d’abeilles, il dit comprendre aujourd’hui « pourquoi elles sont déséquilibrées. On a besoin de mesures immédiates », conclut-il.

 Pierre-Henri Gouyon, président de la fondation Nicolas Hulot, biologiste et agronome, Pr au muséum national d’Histoire naturelle, a ensuite lu le message de Nicolas Hulot : « Nous devons tous développer des alternatives (…) Nous avons une grosse difficulté : l’indépendance des experts est de moins en moins garantie. (…) De plus en plus de scientifiques sont de plus en plus dépendants des sociétés privées, les laboratoires sont de plus en plus financés par les industriels. »

 « Le renouvellement des populations n’est plus assuré »

Pour sa part, Allain Bougrain-Dubourg, président de la LPO, ligue de protection des oiseaux, a indiqué que malheureusement, les oiseaux aussi étaient durement impactés par les néonicotinoïdes. Comme les abeilles, ils sont d’excellents indicateurs des perturbateurs et le renouvellement des populations n’est plus assuré. « Nous assistons de visu à l’effondrement de la biodiversité », a t-il conclut.

« Il faut en appeler au courage politique », lance Jean-David Abel, vice-président de France-Nature-Environnement, appelant le pays à s’engager de façon ferme à « baisser l’utilisation des pesticides ».

« Il faut transformer notre modèle de production agricole »

« Les néonicotinoïdes sont pour nous un symbole de type d’agriculture qui va dans le mur », déclare le Dr général de Grenpeace Jean-François Julliard qui affirme : « Il faut transformer notre modèle de production agricole. La France doit pousser la dedans, sans attendre l’Union Européenne. Il faut demander des comptes aux acteurs de la grande distribution. » Il pointe ensuite le fait que l’Europe ne fait pas preuve d’esprit scientifique en cédant à la pression des lobbies des firmes.

Il reviendra à la directrice de programme du WWF, le Fonds mondial pour la nature, de montrer une image choc d’ouvriers chinois munis de pulvérisateurs qui pollinisent les arbres fruitiers à la mains. Les abeilles décimées ne sont plus là pour le faire. « L’agriculture devrait faire partie de la solution », déclare t-elle, proposant « d’offrir des lieux de pollinisation. » 

Pour finir, remarquons qu’il est dommage de ne pas avoir entendu s’exprimer des industriels concernés. Seul, un producteur de betterave a pris la parole dans la salle, expliquant qu’il n’était pas contre l’utilisation d’autres pratiques de production plus écologiques mais qu’il n’était pas prêt pour le moment à procéder à ce virage.

Forts de toutes ces connaissances, quel modèle de société favorisons-nous aujourd’hui, pour notre monde demain ?

 VIDEO : Pollinis : Intervention du Dr Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS, vice-Président de la Taskforce sur les pesticides systémiques, spécialiste des neurotoxiques

Isabelle Artus

« Il ne s’agit de rien moins que de sauver l’humanité »

Inondations dans leDoubs en 2012. Crédit photo : H.p.frei
Inondations dans leDoubs en 2012.
Crédit photo : H.p.frei / Wikimedia Commons

La Conférence environnementale a eu lieu à Paris, les 27 et 28 novembre 2014. Organisée autour de trois tables rondes, climat et biodiversité, santé et environnement, transports, elle préparait la Conférence Paris Climat 2015 et était placée sous le signe de la transition énergétique. Le scientifique Hubert Reeves, président de l’association écologiste « Humanité et biodiversité » était invité à prendre la parole après Ségolène Royal, ministre de l’Environnement, lors du discours inaugural à l’Elysée. Déterminé, il a alerté les décideurs sur l’urgence de réagir pour atteindre l’objectif de maintenir la température mondiale en deçà de 2°C sinon, les conséquences catastrophiques de la détérioration actuelle de la planète par l’homme s’amplifieront.

Dressant un premier bilan des deux journées, l’astrophysicien a confié qu’elles avaient : « renoué avec une dynamique plus collective que les précédentes » et que pour lui  «la force de préservation était plus présente que la force de destruction». Il a ajouté cependant que le Premier ministre Manuel Valls « a paru moins allant, son besoin de revenir régulièrement à la nécessité de ne pas brider l’économie témoigne d’une approche qui oppose encore environnement et économie, alors que l’enjeu est bien de répondre aux deux crises (écologique et économique) ensemble, car elles ont parties liées » a ajouté le scientifique. « La réussite se jaugera à la qualité de la feuille de route de janvier ! » a-t-il conclu.

Culturepositive a transcrit son discours et vous propose de le lire, ici :

« Nous sommes en danger. Nous ne pouvons plus nous payer de faire des réunions officielles… Il faut avoir une attitude beaucoup plus dynamique et beaucoup plus combativeUne réunion comme celle-ci est une réunion où vont se prendre des décisions qui vont influencer le sort de l’humanité pendant des siècles et peut-être des milliers d’années. Je voudrais alerter tout ceux qui ont des responsabilités à cette situation, pour cela il faut du dynamisme et je fais appel à tous ceux qui ont des décisions à prendre, qu’ils se mettent dans cette situation.

Je me fais un bilan : qu’est ce qui a changé depuis les années 70, 80, 90 ? C’est à la fois bien pire et bien mieux. Nous sommes comme dans un combat à en finir entre deux puissances complètement opposées : la détérioration de la planète, nous savons que pour stabiliser la température il faudrait réduire les émissions de gaz carbonique de 50 à 80 % si nous voulons éviter les fléaux dont nous entendons parler en ce moment, les tempêtes, les inondations…

Que faisons-nous dans la réalité ? Tous les ans, nous augmentons la quantité de gaz carbonique et de gaz à effet de serre émis par la planète, nous sommes passés à près de 3 % cette année. C’est à dire que nous allons totalement dans le sens inverse de ce que nous savons qu’il faudrait faire.

Nous savons aussi qu’il faudrait réduire la déforestation, nous l’accroissons un peu partout, au Congo, en Amazonie, en Indonésie, nous voyons cette force de détérioration prendre de la puissance. Nous continuons à polluer, nous savons par exemple que nous avons un problème très grave d’érosion de la biodiversité, il ne s’agit pas uniquement des tigres du Bengale mais du fait que nous détruisons les cadeaux que la nature nous donne spontanément, c’est-à-dire les insectes qui pollennisent, les vers de terre qui fertilisent les sols, nous voyons d’année en année comment tout ce capital que la nature met à notre service, comment nous le détruisons régulièrement.

Il y a aussi des efforts de restauration qui se font en très grand nombre. Le nombre d’associations pour la défense de la nature croit un peu partout dans le monde, des projets de restauration de la planète se font d’une façon encourageante.

Comment tracer le bilan ? Deux forces opposées croissent toutes les deux et prennent de la puissance progressivement. Qui va l’emporter ? Personne ne le sait. C’est la question qui se pose aujourd’hui. Si on me demande si je suis optimiste ou pessimiste, je répond une phrase que disait l’homme politique Jean Monnet, artisan de l’Europe, vers 1950 : « L’important n’est pas d’être optimiste ou pessimiste, c’est d’être déterminé. » Déterminé à faire ce qu’on pense qu’il faut faire, quoi qu’il arrive. (…)Aujourd’hui, c’est dans esprit que nous devons être, ce n’est pas un esprit de réunion traditionnelle, c’est un esprit de rencontre avec des gens qui sont décidés à dire : « Nous allons prendre la situation en mains » et pour citer une phrase de Gorbatchev : « il ne s’agit de rien moins que de sauver l’humanité ».

Nous sommes devant deux grandes forces : une de destruction, une de restauration, il s’agit d’être déterminé à poursuivre la lutte pour sauver cette planète, pour sauver notre présence. Si vous voulez une exemple de ce qui pourrait arriver de concret, vous allez en Chine et vous allez voir les grandes métropoles de trente millions d’habitants aujourd’hui, vous verrez ce que c’est que la vie qui pourrait être la notre, je crois que les petits Chinois de ces villes ne savent pas que le ciel est bleu. J’y suis allé récemment, le ciel est jaune sale. La pollution respiratoire est énorme et d’autres maladies, etc…

C’est ça qu’il faut avoir en jeu, des objectifs concrets : d’empêcher que notre planète devienne inhabitable. Nous avons l’occasion d’être dans cette situation où nous sommes responsables et les décisions qui vont se prendre sont majeures dans cette lutte où nous sommes tous engagés. »

Hubert Reeves, astrophysicien, écologiste et président de l’association  « Humanité et biodiversité »

Texte hors discours : Isabelle Artus

POUR ALLER PLUS LOIN

Le Réseau Action Climat fédère les associations impliquées dans la lutte contre les changements climatiques et pour une transition écologique solidaire et équitable.

Ministère de l’Ecologie : Les enjeux de la conférence climat de Paris 2015 -COP21/CMP11

Article du programme Environnemental des Nations unies au sujet de la neutralité carbone – United Nations Environment Programme

L’association « Humanité et biodiversité » d’Hubert Reeves

La fondation Nicolas Hulot : Le changement climatique, un défi de taille