Les arts s’emparent de la rue à Châtillon

Le 17e festival des arts dans la rue de Châtillon s’est déployé dans toute la ville le temps du week-end des 27 et 28 septembre. Plus de vingt compagnies aux propositions artistiques très singulières se sont produites. Retour sur impressions de spectacles.

Attention, convoi exceptionnel ! En montant la rue de la gare bien pentue qui mène au cœur de la vieille ville, un long camion descendant au pas m’interpelle. Dedans, sont assis des spectateurs sur des gradins. Ils regardent devant eux trois comédiens qui marchent en leur parlant. C’est la compagnie KTHA et son « Juste avant que tu ouvres les yeux », road movie décalé qui pique la curiosité. Le spectacle est archi complet me dira t’on. Dommage mais bon présage !

L'illustre faille Burattini lors de son spectacle "Le jabberwock, oiseau migrateur", le 28 septembre à Châtillon. Crédits photo : Isabelle Artus
L’illustre famille Burattini lors de son spectacle « Le jabberwock, oiseau migrateur », le 28 septembre 2014 à Châtillon. Crédits photo : Isabelle Artus

J’avais hâte de découvrir « L’illustre famille Burattini », le duo d’un fils et son improbable vieille mère évoluant dans leur belle baraque foraine d’antan. Il fallait juste trouver le point 14 au parc Henri Matisse car à chaque compagnie correspondait un numéro de lieu où la trouver. Buratt, le fils, baratine, bonimente, jongle avec les farces, il fait rire les petits et sourire les grands. La foule afflue.

Buratt, sur la scène de sa magnifique baraque foraine, cherche son incroyable vieille mère dans l'assistance, drôle de partenaire et partenaire drôle du duo Burattini.  Crédits photo : Isabelle Artus
Buratt, sur la scène de sa magnifique baraque foraine, cherche son incroyable vieille mère dans l’assistance, drôle de partenaire et partenaire drôle du duo Burattini. Crédits photo : Isabelle Artus

La vieille « maman » était bien là –mais où ?- parmi les spectateurs sur les bancs et si âgée et si petite qu’on ne la voit pas. « Tu entend maman ? », « Mais bien sûr, qu’est ce tu crois ! » répond elle avec vivacité, « Ben, c’est qu’elle est très sourde… », confie Buratt tout bas au public. Puis la vieille mère se lève et nous découvrons un personnage de composition grimé, courbé, boitillant. Un pas de deux burlesque avec son présumé fils s’instaurera tout au long du spectacle.

Une halte au cours de la déambulation de la compagnie Entre chien et loup "Véréna Velvet". Crédits photo : Isabelle Artus
Une halte au cours de la déambulation de la compagnie Entre chien et loup « Véréna Velvet ».
Crédits photo : Isabelle Artus

Avec « Véréna Velvet » la compagnie « Entre chien et loup » invite à une déambulation dans la ville de Chatillon, un casque sur les oreilles, à travers un parcours fléché rose et rouge. S’appuyant sur une bande son très travaillée, parfois en stéréophonie, une fiction mêlant deux destins de femmes, une jeune et l’autre âgée, nous embarque dans leurs pas et les différents moments de leurs vies.

Un peu plus loin dans la déambulation "Véréna Velvet" de la compagnie Entre chien et loup. Crédits photo : Isabelle Artus
Un peu plus loin dans la déambulation « Véréna Velvet » de la compagnie Entre chien et loup.
Crédits photo : Isabelle Artus

Pendant une heure environ, leur histoire sonore, parfois synchrone avec les lieux que l’on traverse, la route, le parc, l’église, la maison de retraite, nous accompagne. Une autre dimension de la réalité s’ouvre alors à nous, celle du mélange des lieux où l’on chemine, parfois insolites, avec la fiction que l’on écoute. Une surprise attendra le public à l’arrivée du parcours.

Une comédienne, un peintre et un musicien, le trio de la compagnie "Les arts oseurs" présentait "Livret de famille". Crédits photo : Isabelle Artus
Une comédienne, un peintre et un musicien, le trio de la compagnie « Les arts oseurs » présentait « Livret de famille ».
Crédits photo : Isabelle Artus

Repartie à la recherche des acrobates japonais Gabez, je tombe près de l’église sur « Les arts oseurs ». Une comédienne déclame « Livret de famille », une adaptation des textes de Magyd Cherfi, chanteur-parolier du groupe Zebda. Derrière elle, un peintre démarre une gigantesque toile. Petit à petit, au pinceau bleu, un visage apparaît, puis ses traits se précisent à coup de brosse, de jaune, d’orange. Un accordéoniste apporte encore plus de profondeur et de dramatique à cette pièce qui sera très applaudie.

Les acrobates farceurs de la compagnie japonaise Gabez. Crédits photo : Isabelle Artus
Les acrobates farceurs de la compagnie japonaise Gabez.
Crédits photo : Isabelle Artus

Le tandem japonais Gabez va bientôt arriver sur la place de la mairie, devant l’église. Ces garçons rusés et drôles vont enchaîner à un rythme très soutenu mimes, sauts périlleux, farces, duels d’art martiaux et improvisations avec le public, avec une grande maîtrise. Le public adore. Les enfants se presseront à la fin pour se photographier avec eux. Une belle surprise qui fermera ce festival car il se fait déjà tard, le temps a passé si vite et il y avait tant à voir.

Dernier spectacle du festival des arts de la rue à Chatillon, les acrobates nippons Gabez. Crédits photo : Isabelle Artus
Dernier spectacle du festival des arts de la rue à Chatillon, les acrobates nippons Gabez.
Crédits photo : Isabelle Artus

Isabelle Artus  Site du théâtre Chatillon

Azimut, un spectacle suspendu entre ciel et terre

"Azimut" d'Aurélien Bory. Crédits photo : Agnès Mellon
« Azimut » d’Aurélien Bory. Crédits photo : Agnès Mellon

Il est rare qu’un spectacle traite de la quête spirituelle soufie. C’est le cas d’Azimut, mis en scène par Aurélien Bory avec les artistes du groupe acrobatique de Tanger, au théâtre du Rond-Point, jusqu’au 29 juin. Il soulève la question profondément humaine et universelle de la place de l’homme dans son environnement, du plus proche au plus infini.

Azimut signifie à la fois une mesure physique et « le chemin », comme l’indique la racine de ce mot arabe, « As-samt ». En astronomie, la direction d’un objet céleste peut être donnée par son azimut ; en navigation, on le mesurait à l’aide d’un compas pour s’orienter.

Aurélien Bopry a fondé en 2003 le Groupe acrobatique de Tanger avec Sanae El Kamouni. Crédits photo : Aglaé Bory.
Aurélien Bory a fondé en 2003 le Groupe acrobatique de Tanger avec Sanae El Kamouni.
Crédits photo : Aglaé Bory.

Aurélien Bory a travaillé dans ce spectacle avec onze acrobates et trois musiciens traditionnels.  On les appelle « Les enfants de Sidi Ahmed Ou Moussa », un célèbre sage soufi du XVIe siècle et saint patron de l’acrobatie marocaine. Cette discipline est issue d’une pratique rituelle berbère composée de figures circulaires et pyramidales impressionnantes.

Tout évoque dans cette création la -et les- directions sur la route de l’homme, sa position, sa place dans l’espace et le temps, ses choix ou non-choix dans la vie, l’évocation de sa recherche philosophique.

Dans un entretien de présentation de son oeuvre, Aurélien Bory confie : « Les lois physiques et géométriques inspirent inlassablement mon travail. Mon théâtre est basé sur la relation entre l’homme et l’espace ».

Dans cette scène, des sacs noirs remplis tombent au sol et remontent au ciel dans une chorégraphie spatio-temporelle hypnotique. Crédit photos : Aglaé Bory.
Dans cette scène, des sacs noirs remplis tombent au sol et remontent au ciel dans une chorégraphie spatio-temporelle hypnotique. Crédit photos : Aglaé Bory.

La mise en scène est symétrique et très visuelle. Les artistes, d’une grande agilité, suivent des rythmes répétitifs presque hypnotiques, à l’image de la scène où ils avancent en faisant la roue à vive allure. Le spectateur assiste alors à un va-et-vient incessant de figures, tour à tour tournoyantes puis calmes, qui marchent au pas.

Les acrobates défient aussi les lois de l’apesanteur, se retrouvant comme accrochés au mur, ou suspendus au plafond à l’horizontale. Ils restent ainsi inertes un moment et semblent dans une autre dimension.

Aurélien Bory livre ici une oeuvre singulière. Elle marque la continuité de son travail avec cette troupe  de Tanger. Il y avait créé il y a neuf ans Taoub, la première écriture contemporaine d’acrobatie marocaine, qui avait donné naissance au groupe acrobatique de Tanger.

Crédits photo : Aglaé Bory.
Crédits photo : Aglaé Bory.

Isabelle Artus